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L’université de Grenade désavoue la déprogrammation d’Ariana Harwicz
Le Journal ELMARQ ↗Analyse · N°5618
Décryptage & Influence

L’université de Grenade désavoue la déprogrammation d’Ariana Harwicz

La direction d’un festival a motivé le retrait d’une écrivaine par les engagements de l’Université de Grenade. L’université a répondu qu’elle n’avait rien décidé. Quand 2 voix officielles se contredisent sans arbitre, la crise porte sur la validité de la signature.

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Fin de matinee ensoleillee sur une place historique aux facades de pierre pale, un petit podium de plein air porte 2 chaises vides se faisant face et 2 pieds de micro tandis qu'un technicien accroupi enroule un cable au bord de la plateforme, devant des rangees de chaises inoccupees
© ELMARQ · Illustration éditoriale
En brefLa synthèse de cette analyse

ELMARQ analyse le retrait de l'invitation d'Ariana Harwicz au festival CULTUR-ALH de Grenade. La direction du festival a motivé sa décision par les engagements institutionnels de l'Université de Grenade ; le 19 septembre 2026, l'université a répondu que cette décision n'avait été ni adoptée, ni approuvée, ni soutenue par son équipe de gouvernement. 2 voix officielles se contredisent sur le même acte et aucune autorité n'a tranché. La question stratégique n'est donc pas d'abord la justesse de l'exclusion, mais la gouvernance : une prise de position institutionnelle publique fabrique un motif que n'importe quel échelon pourra invoquer sans consulter le sommet. Un engagement sans instance d'application est une délégation en blanc.

À retenir

4 points clés
  1. Action 1 : pour chaque engagement public, écrivez qui peut l’invoquer et qui tranche.

  2. Action 2 : séparez le pouvoir de programmer et le pouvoir d’exclure.

  3. Action 3 : écrivez votre règle de désaveu avant d’en avoir besoin.

  4. Quand personne ne tranche à l’intérieur, la position officielle finit par être écrite depuis l’extérieur.

Le 19 septembre 2026, l’Université de Grenade a publié un communiqué pour dire que la décision de retirer son invitation à l’écrivaine Ariana Harwicz avait été prise par la direction de son propre festival, et qu’elle n’avait été « ni adoptée, ni approuvée, ni soutenue » par son équipe de gouvernement.

Quelques jours plus tôt, la directrice de ce festival avait expliqué à la presse que cette même décision s’inscrivait dans « les engagements institutionnels de l’UGR concernant la Palestine et les droits humains ».

Les 2 déclarations portent sur le même acte. Elles ne peuvent pas être vraies ensemble. Et aucune instance, à ce jour, n’a publiquement tranché.

C’est ce qui fait de cette affaire autre chose qu’un dossier d’exclusion culturelle de plus. Une décision politiquement lourde a été prise au nom d’une institution qui la désavoue publiquement. La question n’est donc pas d’abord de savoir si l’exclusion était juste. Elle est de savoir qui, dans une organisation, détient le droit de l’engager.

Ce qui est documenté, et dans quel ordre

Le festival CULTUR-ALH s’est ouvert le 21 septembre à Grenade. Ariana Harwicz, écrivaine argentine résidant en France, devait y intervenir le 26 septembre dans une rencontre intitulée « Oponerse al mundo », avec l’écrivain Jesús Ortega.

Le 17 septembre, la Red Universitaria por Palestina de Granada adresse à l’organisation une demande écrite de reconsidérer cette participation, fondée sur les positions publiques de l’autrice concernant Israël, la Palestine et le boycott culturel. L’invitation est retirée. La directrice du festival indique à la presse que la décision répond à des demandes émanant de ce collectif, de lecteurs et de l’un des clubs de lecture participants, précise qu’elle n’implique pas de disqualification de l’autrice ni de son oeuvre, et estime qu’il aurait été peu probable de pouvoir parler de ses livres en cas de manifestations.

Le 19 septembre, l’université publie son communiqué de désolidarisation. Le 20 septembre, le collectif publie le sien : son courriel ne contenait aucune menace ni aucun appel à manifester, il n’est un risque pour personne, et il rejette l’accusation d’antisémitisme en soutenant que confondre la critique d’Israël avec la haine des juifs nuit à la lutte contre l’antisémitisme réel.

On croit publier une position, on publie un pouvoir

Voici la mécanique, et elle concerne toutes les organisations, pas seulement les universités.

Selon le collectif, cité par La Nación, le conseil de gouvernement de l’Université de Grenade avait approuvé en mai 2024 un engagement relatif à Gaza. Cet engagement a été pris au sommet, dans les formes, par l’instance compétente. Il a été invoqué 2 ans plus tard par un échelon subalterne, pour motiver le retrait d’une invitation, sans procédure ni saisine d’une instance d’arbitrage documentées, et sans validation de l’équipe de gouvernement, qui s’est exprimée en réponse aux informations publiées par la presse.

C’est le point aveugle de la plupart des directions générales. Une prise de position institutionnelle publique n’est pas seulement un message. C’est une clé. Vous décidez de sa fabrication. Vous ne décidez plus ensuite de qui la tournera, ni contre qui, ni quand. Chaque charte, chaque engagement, chaque déclaration de valeurs crée un motif que n’importe quel niveau de l’organisation pourra invoquer sans vous consulter, et qui vous obligera publiquement.

Un engagement sans instance d’application n’est pas un engagement. C’est une délégation en blanc.

Ce que nos protocoles rendent, et pourquoi c’est plus dur ici

Nous codons ces séquences avec 2 grilles publiées, et le cas de Grenade échoue aux 2, ce qui est rare.

Sur l’accès à la parole, la grille rend son verdict le plus lourd : une demande observable, formulée par écrit, un coût qui ne s’est pas limité à la réputation mais a porté sur l’accès à la scène, et surtout un coût appliqué, pas seulement annoncé, par des acteurs qui contrôlaient effectivement cet accès. Ce n’est pas une pression d’engagement, c’est une contrainte aboutie. Le noter n’implique aucun jugement sur le fond du conflit invoqué, ni sur les personnes.

Sur l’architecture de parole, la grille ne juge pas un style de communication : elle cherche un fait observable, et ici ce fait existe. 2 voix officielles se sont publiquement contredites sur le même acte, et aucune autorité d’arbitrage n’a tranché depuis. C’est la définition même d’une architecture défaillante, et c’est ce qui distingue cette affaire d’une simple divergence de ton.

Ce que vous devez faire, et dans quel ordre

Action 1 : pour chaque engagement public, écrivez qui peut l’invoquer et qui tranche. Reprenez vos 5 dernières prises de position institutionnelles. En face de chacune, 2 colonnes : qui, dans l’organisation, peut s’en réclamer pour justifier une décision, et quelle instance arbitre en cas de contestation. Si la seconde colonne est vide, vous n’avez pas publié une position, vous avez distribué un pouvoir. Une demi-journée, et vous saurez de combien de clés vous avez perdu le contrôle.

Action 2 : séparez le pouvoir de programmer et le pouvoir d’exclure. Ce ne sont pas les mêmes actes et ils ne doivent pas relever du même niveau. Choisir qui inviter est une décision éditoriale courante, qui appartient légitimement à ceux qui font le travail. Retirer une invitation déjà rendue publique pour un motif portant sur les opinions de l’invité engage la position de l’institution entière : cette décision remonte, par écrit, avant d’être prise. Cette seule ligne de délégation aurait pu rendre inutile le communiqué du 19 septembre.

Action 3 : écrivez votre règle de désaveu avant d’en avoir besoin. Désavouer publiquement son propre délégataire est parfois nécessaire. C’est aussi l’aveu que la décision a été prise sans mandat, et cela vous laisse 2 problèmes au lieu d’un : la décision contestée, et la démonstration que votre chaîne d’autorité ne tient pas. Décidez à froid dans quels cas vous désavouez, dans quels cas vous assumez, et qui signe l’un ou l’autre.

Ce que la séquence apprend, au-delà de la culture

Quand une institution se désolidarise d’une décision prise en son nom, la crise change d’objet. Elle ne porte plus sur la personne exclue, ni même sur le motif de son exclusion. Elle porte sur la validité de la signature.

Tous les acteurs de ce dossier ont désormais un problème que personne n’avait anticipé. L’écrivaine a perdu un accès. Le collectif se défend d’une accusation qu’il conteste. Les directrices portent seules une décision qu’elles avaient motivée par l’institution. Et l’université, qui pensait clarifier en publiant son communiqué, a rendu public le fait que son nom pouvait être engagé sans elle.

C’est la leçon la plus coûteuse de l’affaire, et elle ne concerne ni Grenade ni la littérature : votre position officielle n’est pas ce que vous publiez, c’est ce que le dernier échelon qui l’invoque en fera.

Mise à jour du 22 septembre 2026

Trois jours après le communiqué de l’université, l’arbitrage qui manquait n’a toujours pas eu lieu, et le vide se remplit par des acteurs qui n’appartiennent pas à l’institution.

Le 21 septembre, plusieurs écrivaines également invitées au festival, parmi lesquelles Rita Segato, Brenda Navarro, Lina Meruane, Gabriela Wiener, Sabina Urraca et María Fernanda Ampuero, ont publié une prise de position commune sur les réseaux sociaux pour justifier le retrait de l’invitation, en la fondant sur les déclarations publiques d’Ariana Harwicz relatives au conflit israélo-palestinien.

Le même jour, l’ambassadeur d’Argentine en Espagne, Wenceslao Bunge Saravia, a adressé une lettre au recteur de l’Université de Grenade, Pedro Mercado Pacheco. Il y qualifie la situation de très préoccupante, demande un désaveu réparateur envers l’écrivaine, et écrit que l’exclusion d’une autrice en raison de ses positions publiques constitue un précédent d’une gravité particulière qui ne peut pas être naturalisé. La lettre rappelle que dans le domaine universitaire doivent prévaloir le pluralisme des idées, la liberté d’expression et le débat.

Ces 2 développements ne modifient pas le diagnostic, ils le confirment. Une décision prise au nom d’une institution qui la désavoue, sans autorité pour trancher, ne reste pas un différend interne : elle attire des tiers. Des invités s’expriment à la place de l’organisateur. Un État étranger écrit au recteur d’une université. Quand personne ne tranche à l’intérieur, la position officielle finit par être écrite depuis l’extérieur.

Une précision de niveau, qui vaut pour toute reprise. Les invitées qui soutiennent le retrait fondent publiquement leur position sur les déclarations de l’écrivaine. L’organisation avait fait de même. Aucun élément public examiné ici n’établit un autre motif que ces positions exprimées, et la lettre de l’ambassade est une démarche diplomatique, pas une qualification juridique.

Marc Lugand-Sacy est fondateur et président d’ELMARQ. Ses analyses sur la guerre informationnelle ont été citées comme source par La Tribune Dimanche. À lire également : qui décide de la parole des personnalités publiques.

Correction du 25 septembre 2026. L’engagement de mai 2024 du conseil de gouvernement de l’Université de Grenade est désormais attribué au collectif qui l’invoque, cité par La Nación, et non à une chronologie de la presse espagnole. Nous avons retiré l’affirmation selon laquelle l’université aurait appris la décision par la presse : son communiqué réagit aux informations publiées, il ne date pas sa connaissance de la décision.

§ Questions fréquentes

Ce qu'il faut comprendre

Que s’est-il passé exactement à Grenade ?

Ariana Harwicz devait intervenir le 26 septembre 2026 au festival CULTUR-ALH, organisé par l’Université de Grenade, dans une rencontre intitulée « Oponerse al mundo ». Le 17 septembre, la Red Universitaria por Palestina de Granada a adressé au festival une demande écrite de reconsidérer sa participation, fondée sur ses positions publiques sur Israël, la Palestine et le boycott culturel. L’invitation a été retirée par la direction du festival.

Pourquoi le communiqué de l’université est-il déterminant ?

Parce qu’il crée une contradiction documentée des 2 côtés. La direction du festival avait rattaché sa décision aux engagements institutionnels de l’université concernant la Palestine et les droits humains. Le 19 septembre, l’université a répondu que la décision avait été adoptée par la direction du festival et qu’elle n’avait été ni adoptée, ni approuvée, ni soutenue par son équipe de gouvernement. Une décision politiquement lourde a donc été prise au nom d’une institution qui la désavoue, sans qu’aucune autorité ne tranche.

Peut-on parler de menace contre la sécurité de l’écrivaine ?

Non, pas en l’état. Les organisatrices ont publiquement invoqué l’impossibilité de garantir son intégrité et la crainte d’en faire une martyre, et l’une d’elles a évoqué l’improbabilité de parler de ses livres en cas de manifestations. Le collectif affirme de son côté que son courriel ne contenait aucune menace ni aucun appel à manifester. L’argument de sécurité est donc documenté comme argument ; l’existence d’une menace concrète ne l’est pas. Il faut restituer cette divergence, pas la résoudre artificiellement.

S’agit-il d’une exclusion motivée par son identité juive ?

Les sources disponibles ne permettent pas de l’établir. L’autrice met en cause son identité juive. Le collectif affirme explicitement viser ses positions publiques sur Israël, la Palestine et le boycott culturel, et rejette l’accusation d’antisémitisme en soutenant que confondre la critique d’un État avec la haine des juifs nuit à la lutte contre l’antisémitisme réel. ELMARQ restitue cette divergence et ne la tranche pas.

Quelle est la leçon pour une direction générale ?

Une prise de position institutionnelle publique fabrique un motif que n’importe quel échelon pourra invoquer sans consulter le sommet. Un engagement sans instance d’application est une délégation en blanc. La parade tient en 2 lignes de gouvernance : dire qui peut invoquer chaque engagement et qui arbitre, puis séparer le pouvoir de programmer, qui est courant, du pouvoir d’exclure, qui engage l’institution entière et doit remonter par écrit.

§ Sources

Références citées

Références citées dans cette analyse : documents originaux, enquêtes, reprises de presse et travaux ELMARQ. Celles qui disposent d'une adresse publique sont liées directement, pour que chaque affirmation puisse être remontée à son émetteur.

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L’analyse de

Marc Lugand-Sacy

Fondateur, Président et associé d’ELMARQ.

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Référence académique

Lugand-Sacy, Marc (2026). L’université de Grenade désavoue la déprogrammation d’Ariana Harwicz. Journal ELMARQ. https://elmarq.fr/journal/qui-peut-engager-une-institution-grenade-cultur-alh

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