Le 19 septembre 2026, l’Université de Grenade a publié un communiqué pour dire que la décision de retirer son invitation à l’écrivaine Ariana Harwicz avait été prise par la direction de son propre festival, et qu’elle n’avait été « ni adoptée, ni approuvée, ni soutenue » par son équipe de gouvernement.
Quelques jours plus tôt, la directrice de ce festival avait expliqué à la presse que cette même décision s’inscrivait dans « les engagements institutionnels de l’UGR concernant la Palestine et les droits humains ».
Les 2 déclarations portent sur le même acte. Elles ne peuvent pas être vraies ensemble. Et aucune instance, à ce jour, n’a publiquement tranché.
C’est ce qui fait de cette affaire autre chose qu’un dossier d’exclusion culturelle de plus. Une décision politiquement lourde a été prise au nom d’une institution qui la désavoue publiquement. La question n’est donc pas d’abord de savoir si l’exclusion était juste. Elle est de savoir qui, dans une organisation, détient le droit de l’engager.
Ce qui est documenté, et dans quel ordre
Le festival CULTUR-ALH s’est ouvert le 21 septembre à Grenade. Ariana Harwicz, écrivaine argentine résidant en France, devait y intervenir le 26 septembre dans une rencontre intitulée « Oponerse al mundo », avec l’écrivain Jesús Ortega.
Le 17 septembre, la Red Universitaria por Palestina de Granada adresse à l’organisation une demande écrite de reconsidérer cette participation, fondée sur les positions publiques de l’autrice concernant Israël, la Palestine et le boycott culturel. L’invitation est retirée. La directrice du festival indique à la presse que la décision répond à des demandes émanant de ce collectif, de lecteurs et de l’un des clubs de lecture participants, précise qu’elle n’implique pas de disqualification de l’autrice ni de son oeuvre, et estime qu’il aurait été peu probable de pouvoir parler de ses livres en cas de manifestations.
Le 19 septembre, l’université publie son communiqué de désolidarisation. Le 20 septembre, le collectif publie le sien : son courriel ne contenait aucune menace ni aucun appel à manifester, il n’est un risque pour personne, et il rejette l’accusation d’antisémitisme en soutenant que confondre la critique d’Israël avec la haine des juifs nuit à la lutte contre l’antisémitisme réel.
On croit publier une position, on publie un pouvoir
Voici la mécanique, et elle concerne toutes les organisations, pas seulement les universités.
Selon le collectif, cité par La Nación, le conseil de gouvernement de l’Université de Grenade avait approuvé en mai 2024 un engagement relatif à Gaza. Cet engagement a été pris au sommet, dans les formes, par l’instance compétente. Il a été invoqué 2 ans plus tard par un échelon subalterne, pour motiver le retrait d’une invitation, sans procédure ni saisine d’une instance d’arbitrage documentées, et sans validation de l’équipe de gouvernement, qui s’est exprimée en réponse aux informations publiées par la presse.
C’est le point aveugle de la plupart des directions générales. Une prise de position institutionnelle publique n’est pas seulement un message. C’est une clé. Vous décidez de sa fabrication. Vous ne décidez plus ensuite de qui la tournera, ni contre qui, ni quand. Chaque charte, chaque engagement, chaque déclaration de valeurs crée un motif que n’importe quel niveau de l’organisation pourra invoquer sans vous consulter, et qui vous obligera publiquement.
Un engagement sans instance d’application n’est pas un engagement. C’est une délégation en blanc.
Ce que nos protocoles rendent, et pourquoi c’est plus dur ici
Nous codons ces séquences avec 2 grilles publiées, et le cas de Grenade échoue aux 2, ce qui est rare.
Sur l’accès à la parole, la grille rend son verdict le plus lourd : une demande observable, formulée par écrit, un coût qui ne s’est pas limité à la réputation mais a porté sur l’accès à la scène, et surtout un coût appliqué, pas seulement annoncé, par des acteurs qui contrôlaient effectivement cet accès. Ce n’est pas une pression d’engagement, c’est une contrainte aboutie. Le noter n’implique aucun jugement sur le fond du conflit invoqué, ni sur les personnes.
Sur l’architecture de parole, la grille ne juge pas un style de communication : elle cherche un fait observable, et ici ce fait existe. 2 voix officielles se sont publiquement contredites sur le même acte, et aucune autorité d’arbitrage n’a tranché depuis. C’est la définition même d’une architecture défaillante, et c’est ce qui distingue cette affaire d’une simple divergence de ton.
Ce que vous devez faire, et dans quel ordre
Action 1 : pour chaque engagement public, écrivez qui peut l’invoquer et qui tranche. Reprenez vos 5 dernières prises de position institutionnelles. En face de chacune, 2 colonnes : qui, dans l’organisation, peut s’en réclamer pour justifier une décision, et quelle instance arbitre en cas de contestation. Si la seconde colonne est vide, vous n’avez pas publié une position, vous avez distribué un pouvoir. Une demi-journée, et vous saurez de combien de clés vous avez perdu le contrôle.
Action 2 : séparez le pouvoir de programmer et le pouvoir d’exclure. Ce ne sont pas les mêmes actes et ils ne doivent pas relever du même niveau. Choisir qui inviter est une décision éditoriale courante, qui appartient légitimement à ceux qui font le travail. Retirer une invitation déjà rendue publique pour un motif portant sur les opinions de l’invité engage la position de l’institution entière : cette décision remonte, par écrit, avant d’être prise. Cette seule ligne de délégation aurait pu rendre inutile le communiqué du 19 septembre.
Action 3 : écrivez votre règle de désaveu avant d’en avoir besoin. Désavouer publiquement son propre délégataire est parfois nécessaire. C’est aussi l’aveu que la décision a été prise sans mandat, et cela vous laisse 2 problèmes au lieu d’un : la décision contestée, et la démonstration que votre chaîne d’autorité ne tient pas. Décidez à froid dans quels cas vous désavouez, dans quels cas vous assumez, et qui signe l’un ou l’autre.
Ce que la séquence apprend, au-delà de la culture
Quand une institution se désolidarise d’une décision prise en son nom, la crise change d’objet. Elle ne porte plus sur la personne exclue, ni même sur le motif de son exclusion. Elle porte sur la validité de la signature.
Tous les acteurs de ce dossier ont désormais un problème que personne n’avait anticipé. L’écrivaine a perdu un accès. Le collectif se défend d’une accusation qu’il conteste. Les directrices portent seules une décision qu’elles avaient motivée par l’institution. Et l’université, qui pensait clarifier en publiant son communiqué, a rendu public le fait que son nom pouvait être engagé sans elle.
C’est la leçon la plus coûteuse de l’affaire, et elle ne concerne ni Grenade ni la littérature : votre position officielle n’est pas ce que vous publiez, c’est ce que le dernier échelon qui l’invoque en fera.
Mise à jour du 22 septembre 2026
Trois jours après le communiqué de l’université, l’arbitrage qui manquait n’a toujours pas eu lieu, et le vide se remplit par des acteurs qui n’appartiennent pas à l’institution.
Le 21 septembre, plusieurs écrivaines également invitées au festival, parmi lesquelles Rita Segato, Brenda Navarro, Lina Meruane, Gabriela Wiener, Sabina Urraca et María Fernanda Ampuero, ont publié une prise de position commune sur les réseaux sociaux pour justifier le retrait de l’invitation, en la fondant sur les déclarations publiques d’Ariana Harwicz relatives au conflit israélo-palestinien.
Le même jour, l’ambassadeur d’Argentine en Espagne, Wenceslao Bunge Saravia, a adressé une lettre au recteur de l’Université de Grenade, Pedro Mercado Pacheco. Il y qualifie la situation de très préoccupante, demande un désaveu réparateur envers l’écrivaine, et écrit que l’exclusion d’une autrice en raison de ses positions publiques constitue un précédent d’une gravité particulière qui ne peut pas être naturalisé. La lettre rappelle que dans le domaine universitaire doivent prévaloir le pluralisme des idées, la liberté d’expression et le débat.
Ces 2 développements ne modifient pas le diagnostic, ils le confirment. Une décision prise au nom d’une institution qui la désavoue, sans autorité pour trancher, ne reste pas un différend interne : elle attire des tiers. Des invités s’expriment à la place de l’organisateur. Un État étranger écrit au recteur d’une université. Quand personne ne tranche à l’intérieur, la position officielle finit par être écrite depuis l’extérieur.
Une précision de niveau, qui vaut pour toute reprise. Les invitées qui soutiennent le retrait fondent publiquement leur position sur les déclarations de l’écrivaine. L’organisation avait fait de même. Aucun élément public examiné ici n’établit un autre motif que ces positions exprimées, et la lettre de l’ambassade est une démarche diplomatique, pas une qualification juridique.
Marc Lugand-Sacy est fondateur et président d’ELMARQ. Ses analyses sur la guerre informationnelle ont été citées comme source par La Tribune Dimanche. À lire également : qui décide de la parole des personnalités publiques.
Correction du 25 septembre 2026. L’engagement de mai 2024 du conseil de gouvernement de l’Université de Grenade est désormais attribué au collectif qui l’invoque, cité par La Nación, et non à une chronologie de la presse espagnole. Nous avons retiré l’affirmation selon laquelle l’université aurait appris la décision par la presse : son communiqué réagit aux informations publiées, il ne date pas sa connaissance de la décision.




